couverture de LE MANIFESTE. ENTRE LITTÉRATURE, ART ET POLITIQUE
168 pages - 20,00 €
Éditions Lignes

LE MANIFESTE. ENTRE LITTÉRATURE, ART ET POLITIQUE

Revue Lignes n°40

Le manifeste contient, détient aussi un certain pouvoir de produire l’événement qu’il désigne. On l’aura dit et répété, le manifeste est un acte performatif, qui invente une nouvelle forme d’action. D’un côté, il appelle à l’action, au rassemblement, mais d’un autre côté, il s’érige lui-même en action, il opère lui-même sur ce rassemblement. Et en ce sens, les manifestes, du moins ceux que l’on aura désigné comme les « manifestes historiques », au tournant du XXe siècle, inventent une action spécifique que l’on nomme « collectif ». Sans manifeste, pas de collectif, pourrait-on dire. Sans la capacité, ou le pouvoir d’énoncer un discours qui « dit » le collectif, qui le nomme, le signifie, le montre, le situe, le démarque aussi, lui donne un espace et un temps, l’inscrit dans une écriture de l’histoire, sans ce pouvoir manifestaire du discours donc, aucun collectif n’aurait été possible. Autrement dit, sans manifeste, aucun collectif n’aurait acquis cette force discursive de légitimation, littéraire et artistique, sociale et politique, qui lui permet tout à la fois de s’inscrire dans son histoire, son époque, son temps, et de rompre avec son propre contexte sociohistorique. Le manifeste aura joué ce rôle, décisif, d’inscrire dans l’histoire une force de rupture, qui ouvre l’horizon d’une autre histoire.

Or, tous les manifestes ne sont pas avant-gardistes, loin de là. Ils n’ont pas tous ouvert de nouveaux horizons, frayé de nouvelles voies, anticipé l’histoire. Ils n’ont pas tous inventé un nouveau langage, une nouvelle grammaire, d’autres signes, des images, des sons, des gestes. Le manifeste est un genre littéraire, qui se confronte à la montée des avant-gardes, mais ne s’y réduit pas. On aura écrit des manifestes en dehors de tout mouvement avant-gardiste, et même de tout engagement littéraire ou artistique, comme on produit toujours des manifestes après la chute des dernières avant-gardes. Ce fait nous a paru décisif pour repenser aujourd’hui ce qu’il en est du manifeste. Décisif, à vrai dire, non seulement pour comprendre ce que veut dire encore un manifeste aujourd’hui, mais surtout pour questionner tout à la fois ce que l’on aura fait du manifeste et ce qu’il aura fait de nous, de notre histoire, de nos arts et de nos littératures. La fonction performative et le pouvoir auto-référentiel du manifeste, qui lui donnent cette force de rupture, lui ont sans doute aussi permis de se détacher de son propre genre littéraire, sans s’annuler. Ce que dit le manifeste du manifeste, c’est en quoi consiste le manifeste, hier comme aujourd’hui et peut-être demain. Sans tautologie pourtant, ni simple circularité, le manifeste dit, ou « manifeste », ce que signifie manifester au moment même où il s’écrit, ce que veut dire une action, un rassemblement, un collectif.

Dans ce recueil de textes, nous avons été attentifs non seulement à la diversité des voix, des approches, des perspectives, mais aussi aux différents régimes d’écriture des manifestes. Du moins, c’est une question posée. Un manifeste relève-t-il toujours du genre littéraire, ou se réduit-il toujours à un genre de littérature ? Un film peut-il se dire, ou se voir comme un manifeste ; de même pour une œuvre d’art, une pièce sonore, ou un projet d’urbanisme, la construction d’un corps, voire « un projet de vie » personnel ? Qu’en est-il de cette écriture, ces écritures, ou régimes d’écriture manifestaire, dès lors qu’elles produisent une action et s’énoncent comme manifeste ? Cette réflexion à plusieurs voix sur l’écriture du manifeste pourrait conduire à développer une nouvelle économie politique de l’action. On aura tenté de le montrer, ces écritures sont nécessaires à l’action. Elles en constituent tout à la fois la situation, le contexte social, l’horizon historique, mais ce sont elles encore et surtout, dans leur agencement propre et singulier, qui permettent à toute action de ne jamais se réduire à ce contexte, ni de se perdre dans l’histoire. Ce sont ces écritures qui font que l’histoire reste à venir, ou plus encore, qui révèlent ou manifestent que ce qui a eu lieu dans l’histoire, comme action ou événement, reste encore à vivre, à penser, à partager, par ceux qui font l’histoire. Le manifeste, ce mouvement singulier d’inscription et de rupture, de marque et de retrait, ce lieu d’invention, entre un dedans et un dehors, aura produit de nouvelles écritures de l’histoire.

Serge Margel

Sommaire :

  • Serge Margel, Le temps du manifeste (Ouverture)
  • Christophe Kihm, Manifestes, collectifs, mobilisations
  • Bastien Gallet, À l’impossible le manifeste est tenu
  • Serge Margel, Manifestes avant-gardistes. La rupture entre politique et société
  • Michel Deguy, Manifestement
  • Éric Chauvier, La ville refroidie
  • François Bovier, Manifestes de cinéma et scénarios intournables : des avant-gardes historiques aux néo-avant-gardes
  • Luiz Fernando Medeiros de Carvalho & Fabio Marchon Coube, 
Le Manifeste anthropophage, un menu pour bien manger
  • Christian Indermuhle, Manifestes cybernétiques. 
Donna Haraway, les cyborgs et les espèces de compagnie
  • Naïma Hachad, « Dégage ! » C’est la révolution.
 En guise de manifeste pour les révoltes arabes de 2010-2012
  • Eva Yampolsky, Manifeste mode d’emploi.
 L’action collective à l’époque des réseaux socionumériques

    Textes réunis par Serge Margel et Eva Yampolsky

    Recension par Sylvain Quissol sur Zones subversives (29 mars 2013).

Editeur : Éditions Lignes
Prix : 20,00 € (disponible)
Format : 16 x 21 cm
Nombre de pages : 168 pages
Date de parution : 21 février 2013
ISBN : 978-2-35526-118-3
EAN : 9782355261183