couverture de LES ARCHIVES FANTÔMES
96 pages - 14,00 €
Éditions Lignes

LES ARCHIVES FANTÔMES

Recherches anthropologiques sur les institutions de la culture

Le geste performatif de déplacement qui fait de l’objet une archive contient implicitement tout autant qu’il révèle la mise en scène politique du grand partage des cultures, des espaces et des temps, de la mémoire et de l’histoire. Il faudra, montre ici Serge Margel, lire, déchiffrer, décrypter, dans ce déplacement de l’objet, l’instituant d’un lieu à l’autre, d’un temps à d’autres temps, l’histoire d’une domination, voire d’une barbarie, la construction d’un discours dominant, la légitimation d’une souveraineté.

Ce livre est composé de deux textes. Le premier porte sur les liens entre l’archive et le témoignage, en partant de ce que l’on aura nommé en France « les nouvelles archives », de Foucault à Derrida, en passant par de Certeau, Pomian, Farge et Hartog. Le second texte concerne plus directement le statut de l’archive dans la revue Documents (1929-1930), créée et dirigée par Georges Bataille, avec entre autres Michel Leiris et Marcel Griaule, où se posent et s’interrogent les liens entre l’ethnographie, les beaux-arts et la littérature.

Les Archives fantômes interroge les pouvoirs de l’archive dans nos mondes contemporains. Comment l’archive peut-elle faire revivre un passé qui a disparu ? Selon quel dispositif technique et médiatique peut-elle faire ressurgir quelque chose qui n’existe plus ? C’est ce que l’auteur propose de nommer ici « le pouvoir fantomal de l’archive », ou « les archives fantômes », que représente tout document, et dont la force ou la fonction sociale consiste justement à faire survivre les événements en témoignages, à transformer le temps en mémoire, à délacer le passé en histoire.

On ne trouve pas des archives déjà toutes faites : elles se fabriquent, se constituent, s’instituent, par des pratiques sociales qui changent de périodes en périodes. Les archives peuvent être d’État, collectives, comme elles peuvent se dire personnelles, ou privées. Mais dans tous les cas, elles constituent des identités, une mémoire, un rapport au passé, autant de valeurs culturelles qui n’existent que sur le mode fantomal des archives.

À partir de là, Serge Margel montre que l’archive entretient un rapport complexe avec la « réalité » qu’elle représente, qu’elle fait survivre, mais aussi à laquelle elle se réfère, qu’elle indique et transmet, ou dont elle est le témoignage. D’un côté, elle porte sur quelque chose qui a déjà eu lieu, dans le passé, dans l’histoire, mais d’un autre côté, elle concerne encore ses propres modalités d’écriture, d’interprétation, qui l’inscrivent dans le champ de l’histoire. Qu’en est-il donc de l’archive, aux confins de l’écriture et du savoir, comme aux frontières de la littérature et des sciences de l’homme, anthropologie, ethnologie, historiographie, et même psychanalyse ?

Cette ligne de répartition ou de distribution des frontières, que constitue et institue l’écriture des archives, ou les archives fantômes, Serge Margel se propose de les considérer en termes politiques – à partir d’un choix de textes, de références et d’auteurs, qui ouvrent eux-mêmes une nouvelle politique des archives. Les archives, ce sont d’abord et avant tout des « objets » et des « lieux » politiques : des objets érigés en documents témoins d’une culture, et des lieux où ces mêmes objets se consignent, se conservent et se présentent. Il n’y a pas de lieux d’archives, encore moins d’objets d’archives, avant ce « grand partage » politique, qui statue autant qu’il légifère sur les relations d’espace et de temps, ou sur les conditions d’une contemporanéité des cultures. Autrement dit, il n’y a ni lieu ni objet, pour les archives, avant la possibilité de déplacer une trace en document, de transposer un fait en enregistrement, et donc d’instituer un événement en valeur culturelle.

Or, ce geste performatif de déplacement, qui sort l’objet de son contexte de production, pour l’isoler, le consigner, le préserver – l’archiver –, contient implicitement tout autant qu’il révèle la mise en scène politique du grand partage des cultures, des espaces et des temps, de la mémoire aussi et de l’histoire. Il faudra lire, déchiffrer, décrypter, dans ce déplacement de l’objet, l’instituant d’un lieu à l’autre, d’un temps à d’autres temps, l’histoire d’une domination, voire d’une barbarie, la construction d’un discours dominant, la légitimation d’une souveraineté.

On pourra lire, en toute leur « fraîcheur », la découverte du Nouveau Monde, l’histoire du colonialisme, l’occidentalisation et la destruction des cultures – disons une certaine écriture de la modernité. Dans le déplacement de l’objet, on verra donc s’élaborer un processus non seulement de production mais aussi de destruction culturelle, un processus paradoxal et complexe d’institution de la culture, en somme où s’écrit, et se lit, en pleine histoire des « temps modernes », l’incessante recomposition du grand partage politique des archives, qui lui dicte son autorité, sa légitimité, sa souveraineté.

Serge Margel vit entre Genève et Paris. Il enseigne la philosophie à l’université de Lausanne et à la Haute école d’art et de design de Genève. Il a publié plusieurs ouvrages aux Éditions Galilée, dont Le Silence des prophètes, en 2006, et Aliénation. Antonin Artaud. Les généalogies hybrides, en 2008 et aux Éditions Hermann, L’Avenir de la métaphysique en 2011. Dans la même collection a déjà paru : La Société du spectral (2012).

Recension sur Entre les lignes entre les mots par Didier Epsztajn (janvier 2013).

Editeur : Éditions Lignes
Prix : 14,00 € (disponible)
Format : 13 x 19 cm
Nombre de pages : 96 pages
Date de parution : 15 janvier 2013
ISBN : 978-2-35526-116-9
EAN : 9782355261169