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couverture de LITTERATURES DE LA CRUAUTE
192 pages - 15,00 €

LITTERATURES DE LA CRUAUTE

Revue Lignes n°05

Qui y a-t-il encore pour prétendre qu’écrire soit un crime ?

Parlant de Kafka, Bataille parle du crime de lire, du crime d’écrire. Qui y a-t-il encore pour prétendre qu’écrire soit un crime ? Que lire, même, l’est ? Pire, pour dire que c’est cela que lire, qu’écrire doivent être. Comment lire le serait-il d’ailleurs quand même écrire ne l’est plus ? Quand écrire semble fait pour n’engager la mort de personne. Pour n’exposer personne à la mort. Ni qui écrit. Ni qui lit. On a atteint au point qu’on ne sait plus qu’écrire a partie liée à la mort, qu’écrire l’écarte ou la précipite a fortiori avec le meurtre et qu’il écarte aussi, encore qu’à peine, de très peu (à moins qu’écrire ne le cherche aussi et n’y atteigne d’une façon restée à ce jour en partie secrète).
Kafka a lui-même parlé, vite, sans préciser, de cet écart, disant qu’ « écrire lui a fait faire un bond hors du rang des meurtriers ». Une chose est sure : Kafka, lui, ne fuit pas cette idée qu’on ne voit personne ne pas fuir.

Qu’écrire, que lire aient à voir avec le meurtre quand on ne sait plus même comment ils ont au moins à voir avec la mort, Bataille le dit aussi, au sujet cette fois de Sade, qu’il décrit par le même mouvement qu’il le lit : « [...] son âpre soif de meurtre voluptueux, mettant dans la rage le possible en pièces ».

Aujourd’hui, la littérature est aussi loin que possible de la rage de mettre le possible en pièces. Il semble même que la littérature n’ait pas d’autre rage ni d’autre désir que de s’accorder au possible. À. la littérature d’aujourd’hui, le possible suffit. Le possible est la règle que se donne la littérature. Qu’on lui donne et qu’elle se donne. C’est du possible qu’elle se recommande, comme c’est au possible qu’on la recommande. C’est-à-dire c’est par lui qu’elle veut être jugée, et c’est lui qui la juge, en effet. Jamais on n’a été plus loin des littératures qui voulurent en finit avec le jugement de Dieu (Artaud encore, Sade avant), pour que c’en soit fini de tout jugement.

Et les écrivains sont jugés, comme la littérature qu’ils écrivent veut en effet qu’ils le soient. Pas un pour récuser le jugement qu’ils appellent eux-mêmes sur elle. Pas un à ne vouloir être utile et à ne vouloir que sa littérature ne le soit avec lui. Pas un à ne vouloir être moral et à ne vouloir que sa littérature ne le soit avec lui (au sens où Flaubert dit de la morale bourgeoise qu’elle est celle de l’utilité). Qu’on le veuille ou non, cette « âpre soif » de jugement dit plus sur le temps que cette littérature représente que tout ce qui serait supposé pouvoir le juger.

La critique, intéressée au premier chef à une réduction aussi considérable, dit qu’il faut que la littérature soit de son temps. Et quand il arrive qu’elle honore un livre, c’est parce qu’elle a reconnu en lui ce temps qu’elle sait être le sien. Qu’elle sait l’être ou dont elle a décidé qu’il l’était.

Les bourgeois, ceux de l’époque où Flaubert a vécu, ceux de l’époque où il faut que nous vivions, ont établi les règles mêmes de la littérature qu’il faudrait que nous écrivions. Sade en avait mis en garde l’écrivain, et il l’avait fait en ces termes « Malheur à l’écrivain bas et plat qui, ne cherchant qu’à flatter les opinions à la mode, renonce à l’énergie qu’il a reçue de la nature pour ne nous offrir que l’encens qu’il brûle complaisamment aux pieds du parti qui domine. » Et d’ajouter, pour éviter l’équivoque, qu’il ne suffit pas d’aller contre les idées du parti qui domine pour croire avoir reçu de la nature quelque énergie.

Le parti qui domine a aujourd’hui cette habileté : celle-ci consiste à se donner de temps à autre ton en donnant raison à un livre qui le conteste et à se donner raison en se flattant d’aimer un livre qui ne le flatte pas. C’est le prix qu’il lui faut payer, et qu’il paie gentiment, pour donner l’impression que sa domination est impartiale.

Lignes n’a pas cessé, depuis le début, de se donner pour sous-titre, « Art, littérature, philosophie, politique » la littérature n’y a pourtant le plus souvent occupé qu’une place comptée sinon réduite, par rapport à la philosophie par exemple, par rapport à la politique surtout, laquelle y est pour beaucoup la politique, c’est-à-dire les raisons pour lesquelles il fallait qu’une revue s’occupât de cela qu’on ne nommait plus ainsi qu’avec embarras, et dont la plupart avaient d’ailleurs cessé de s’occuper, que la plupart avaient cessé même de nommer.
Tous les textes (pièces, récits, etc.) qui suivent forment donc le premier numéro que Lignes consacre en entier à la littérature.
Ceux-ci ont en commun qu’ils ont pour auteurs des écrivains jeunes, dont quatre seulement ont déjà publié un (seul) livre. Dans le meilleur des cas, les autres n’ont publié ici et là que quelques textes ; plusieurs enfin n’ont rien publié encore. Notre intention était de donner à lire ceux qui n’avaient été que peu lus encore ou pas du tout.
Cette intention en cache mal une autre de donner à lire autre chose que ce qu’on se voit partout imposer, donner à lire des textes qui, parce qu’ils méconnaissent encore quel parti domine, restent saisis par la rage de mettre le possible en pièces.
Il y a dans les textes qui suivent, si différents qu’ils soient, quelque chose d’une déclaration. De quoi ? La question est prématurée. Il y est question de sexe, mais mal ou salement, des familles mais seulement du point de vue du dégoût qu’elles suscitent sans désemparer, de la misère, sexuelle ou sociale ou familiale (quelquefois ensemble), de la honte, de l’humiliation, de la mort même, on l’imagine, mais jamais autrement que contraint de politique enfin, c’est-à-dire de ce qui reste de révolte à ceux que l’ordre n’a pas encore découragés (l’ordre y compris ce que celui-ci se permet de transgressions pauvres). Il y est question essentiellement de tout ce que la littérature a toujours mis en jeu.
Un soupçon est fait pour être d’emblée écarté pas, là, d’école, surtout rien d’une école. Pas même de génération (en tout cas, pas de génération au sens où il y aurait lieu d’y voir rien d’homogène). Le hasard des rencontres ou des identifications, même dans ce qu’elles ont de pauvre ou de mal assuré, des réciprocités sans calcul, et l’affirmation d’une confiance sans borne dans les possibilités de la lecture il nous a été donné de lire ceci avant que nous n’envisagions de le donner à lire.
Nous avons donné à ces textes le titre « Littératures de la cruauté ». Parce que, cruels, ils cherchent sans doute à l’être pour tous ceux que le possible contente.

Michel Surya

 

Sommaire

Michel Surya, Présentation 
Alain Hobé, Lieu d’être 
Bernard Barbet, Hangar 
Jean-Christophe Valtat, Chirurgie 
Baptiste Moorman, Petites infamies 
Régis Macle, Si je voulais, je serais saint 
Chloé Delaume, Le cri du sablier 
Damien Perrault, Le Bâtiment 
Damien Perrault, Petite histoire de la copulation chez les fourmis 
Grégory Dominé, L’insurrection perpétuelle 
Grégory Dominé, Le plus solitaire 
Eric Vuillard, J’ai vécu sous la paupière 
Manuel Joseph, Rachidienne 
Laurent Evrard, Projectiles 
Serge Bossini, Registre du disciple sans maître, III 
Jérôme Letourneur, E nadi contra suberna, II 

Textes recueillis et réunis par Michel Surya et Jean-Paul Curnier

 

Directeur : Michel Surya
Comité de rédaction : Mehdi Belhaj Kacem, Fethi Benslama, Alain Brossat, Jean-Paul Curnier, Francis Marmande, Jean-Luc Nancy, Bernard Noël, Jacqueline Risset

Prix : 15,00 € (disponible)
Format : 16 x 21 cm
Nombre de pages : 192 pages
Date de parution : 1er mai 2001
ISBN : 2-914172-21-4
EAN : 9782914172219