couverture de LE SOULEVEMENT DES BANLIEUES
240 pages - 17,00 €

LE SOULEVEMENT DES BANLIEUES

Revue Lignes n°19

Les « violences » déployées dans la périphérie des villes au mois de novembre 2005 étaient, d’un point de vue social, rien moins que prévisibles. Leur sens politique reste cependant à décrypter.

C’est ce qui est singulier au demeurant : que cette poussée de violence inattendue (c’est-à-dire dont on s’étonne qu’elle n’ait pas eu lieu plus tôt) et symbolique (plus que réelle : une seule journée de manifestation des dockers européens à Strasbourg a fait autant de blessés parmi les forces de l’ordre que toutes les nuits réunies des émeutes dans les banlieues), ait été l’objet d’une telle stupéfaction et d’une telle emphase interprétatives – politique, médiatique, intellectuelle.
Politique ? On comprend pourquoi : c’est un pauvre calcul, en effet politique, qui l’a déclenchée, spéculant sur les retombées électorales que le putschiste de tous les jours qui était à son instigation était justifié d’en attendre. Et qu’il a recueillies, selon toute apparence (les sondages le diraient) ; et qu’a recueillies, avec lui, l’une des droites les plus dures et les plus cyniques qui soient (répandant sciemment la peur : classe contre classe, race contre race, le tout sur fond de répression – jusqu’au couvre-feu ! –, de chômage et de guerre prétendue au terrorisme).
Médiatique ? On sait aujourd’hui que, du point de vue incontesté et incontrôlé des médias, une échauffourée dans la périphérie des grandes villes, pour peu que la dramatiser soit possible, vaut, au choix, une épizootie (la vache folle, la grippe aviaire…), un attentat (à Madrid, à Londres…), un tsunami, un procès pour pédophilie (Outreau), une journaliste retenue en otage, etc. Les médias (d’images, surtout) sont constitutivement de droite par le goût obsédant qu’ils montrent de la peur, et des bénéfices d’audience qu’ils en retirent.
Mais intellectuelle ? Une républicanolâtrie récente s’est offusqué que les adolescents émeutiers (tout au plus une jacquerie) s’en soient pris à des bâtiments publics – crèches, écoles, gymnases… –, qu’ils les aient vandalisés, brûlés. Autant de symboles de la République auxquels, obéissant à une influence fondamentaliste, sécessionniste, étrangère, (on l’a aussitôt affirmé contre toute évidence), ceux-ci s’en seraient pris comme à la République elle-même (mais, aussi bien, pourquoi les agriculteurs, par exemple, qui s’en prennent aux bâtiments par excellence de la République, les préfectures, ne sont-ils jamais soupçonnés de s’en prendre à celle-ci comme telle ?). De quoi ne soupçonne-t-on pas, à la fin, cette population dont on ne soupçonne jamais les autres ? N’a-t-on pas craint que les banlieues « s’embrasent » à l’occasion de la première guerre du Golfe ? Puis de l’invasion de l’Irak ? Entre-temps, à l’occasion de la deuxième Intifada ? Or, excepté quelques débilitants « Vive Ben Laden » graffités ici et là, dans des quartiers où les républicanolâtres ne mettent pour tout dire qu’assez peu les pieds et où ils vivent moins encore, rien ou presque. Est-ce que cela n’était pas fait pour qu’on cessât de douter de la « loyauté » (c’est ainsi qu’on parle aujourd’hui) de ces populations si terriblement redoutées (ces barbares aux portes de la capitale de la grande France, de la France ancestrale, de la France blanche) ? Lesquelles, une fois de plus, mais combien de fois le leur faudra-t-il ?, ont dit à leur façon, la seule qu’on leur laissât, qu’elles voulaient n’être pas moins françaises que les autres, à la condition qu’on ne croie pas qu’il n’y a, aujourd’hui comme hier, qu’une manière de l’être. Ce dont, après tout, tous ceux pour qui être français est une fierté, auraient dû se réjouir, au lieu de s’en effaroucher à ce point.
À moins qu’ils n’aient eux-mêmes plus la force de l’être au sens où ils en font si volontiers l’éloge, et en sont si fiers ?

Michel Surya

 

Sommaire

Les noms en gras sont ceux des auteurs qui ont publié un ou plusieurs titres aux Éditions Lignes

Ahmed Henni, Capitalisme de rente et « crise » des banlieues. Vers une dynamique statutaire dans la société française ?
Alain Brossat, La plèbe est de retour
Jean-Paul Dollé, La révolte du rien
Richard Rechtman, L’adolescisme en acte
Laurent Margantin, La parole est en feu
Rada Ivekovic, Le retour du politique oublié par les banlieues
Nadia Tazi, Dyschronies
Stéphanie Éligert, Coïncidences de feu
Rodolphe Respaud, Informations périphériques
François Athané, Usages politiques de l’appel à punir et de l’impunité

Alain Badiou & Jacques Rancière

Jacques Rancière, Le coup double de l’art politisé. Entretien avec Gabriel Rockhill
Dimitra Panopoulos, « Il faut dire le monde et passer outre »
Peter Hallward, La politique de la prescription.

 

Directeur : Michel Surya
Comité de rédaction : Fethi Benslama, Alain Brossat, Jean-Paul Curnier, Jean-Luc Nancy, Bernard Noël, Jacqueline Risset, Enzo Traverso

Prix : 17,00 € (disponible)
Format : 16 x 21 cm
Nombre de pages : 240 pages
Date de parution : 24 février 2006
ISBN : 2-84938-060-4
EAN : 9782849380505