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couverture de 1968 FINS ET SUITES
192 pages - 12,00 €
Éditions Lignes

1968 FINS ET SUITES

La réduction rétrospective du mouvement de Mai à une volonté de libération anti-autoritaire et de modernisation des mœurs constitue une lecture dépolitisée et dépolitisante. Chaque anniversaire de 1968 a contribué à ce « polissage ». Daniel Bensaïd et Alain Krivine s’appliquent, dans le présent essai, à montrer en quoi l’esprit de révolte n’est pas moins nécessaire aujourd’hui qu’alors.

68, c’est fini  ?

En un certain sens, bien sûr, c’est fini. Et fini depuis longtemps. Depuis l’intervention radiophonique du général de Gaulle et la manifestation aux Champs-Elysées du 30 mai 68, peut-être. Ou depuis l’élection en juin d’une Chambre introuvable. Ou bien encore, depuis la signature en juin 1972 du Programme commun de la gauche. Voire depuis la défaite de la même gauche aux élections législatives de 1978, venant après le coup d’arrêt de 1975 à la révolution portugaise, la transition monarchique de 1976 en Espagne, le compromis historique sur l’austérité en Italie. Ou bien, au plus tard, depuis la victoire de Mitterrand en 1981 et le virage libéral de 1983.
Cette fin annoncée n’est pas un scoop du quarantième anniversaire. Elle n’est pas d’aujourd’hui, ni même d’hier. En un certain sens et jusqu’à un certain point, 68, c’est donc bel et bien fini. Mais en un autre sens, et jusqu’à un autre point  ? Au sens et au point qu’il s’agit d’un litige, d’une de ces affaires qui divisent les eaux, de ces affaires non classées, sur lesquelles on ne se réconcilie pas. Car si l’on se réconciliait, si l’on faisait la paix, disait Péguy à la lumière d’une autre affaire fameuse, c’est qu’on n’y entendrait plus rien. C’est que la mémoire vive serait morte et pétrifiée en histoire monumentale et archiviste.
S’il fallait une preuve que l’affaire n’est pas classée, que son spectre bouge encore, la fureur thermidorienne et versaillaise du discours de Sarkozy à Bercy, le 29 avril 2007, suffirait  : « Dans cette élection, il s’agit de savoir si l’héritage de mai 68 doit être perpétué, ou s’il doit être liquidé, une bonne fois pour toutes. Je veux tourner la page de 68. » Quarante ans après  ! Curieux acharnement, étrange discours expiatoire. Les versaillais victorieux firent du Sacré-Cœur le monument expiatoire des crimes imputés à la Commune de Paris. L’Etat français de Vichy dressa un autel à la trinité Travail-Famille-Patrie pour racheter les péchés d’un Front populaire rendu responsable de la débâcle de 1940. Il s’agirait à présent d’expier les débauches soixante-huitardes, responsables de la décadence et du déclin français  ?
Pour la nouvelle génération militante, celle des mouvements altermondialistes ou des mobilisations contre la guerre en Irak, celle des luttes contre le contrat première embauche ou contre la réforme libérale des universités, 68 c’est loin, très loin. Quarante ans, c’est plus vieux que ne l’était pour nous, en 68 précisément, le Front populaire. Un événement presque refroidi  ? Un sujet de colloque  ? La matière première d’un savoir historique positif. De l’affaire Dreyfus, Péguy faisait dire à Clio – l’histoire  : « Elle est juste à ce point, elle est juste sur ce bourrelet de la dernière dune où l’on pourrait croire que c’est encore, qu’elle est encore texte et matière à une remémoration, à une mémoire, à un mémorialiste et chroniqueur. Etant la plus près, étant sous la main, on croit qu’elle n’est pas devenue historique. Rassurons-nous, mes enfants, dit-elle [c’est toujours Clio qui parle], et pleurons sur elle  : elle est bien morte, elle ne nous divisera plus. » Eh bien, si. Comme la Révolution française, comme l’Affaire, 68 divise encore. Car on n’est pas encore parvenu à nous réconcilier sur cette affaire, à « nous faire perdre prématurément et artificiellement le sens de cette affaire, l’intelligence, l’entendement intérieur, le secret, littéralement la mémoire de cette affaire ». Bien que « le jeu des politiciens ait été précisément et très exactement de nous transformer prématurément et artificiellement en historiens », de militants en historiens de l’affaire 68.
La mémoire hante encore le sommeil de l’histoire. Car, « s’il y a un sens du réel, et personne ne doutera qu’il ait son droit l’existence, il doit bien y avoir quelque chose qu’on pourrait appeler le sens du virtuel » (Musil) Ce qui intéresse encore, ce ne sont pas les cendres de mai 68, mais ses braises, les résurgences des possibles vaincus et refoulés. Quarante années n’auront pas suffi à nous courber l’échine et à nous faire baisser la tête devant le fait accompli. Et nous n’avons pas le genoux meurtris de l’agenouillements répété devant les verdicts provisoires d’une histoire ventriloque. Car, s’obstinait Blanqui au lendemain amer de la Commune, « le chapitre des bifurcations reste ouvert à l’espérance ».
Quarante ans, déjà. Quatre décennies. Quatre anniversaires. Une procession commémorative. Et une révision permanente.
En mai 1978, la force propulsive de l’événement arrivait à épuisement. En France, la gauche venait de perdre par sa division une élection qui lui semblait promise. Dans le monde, la crise pétrolière et la récession de 1974 avaient annoncé l’épuisement des « trente glorieuses ». Les classes dominantes étaient parvenues à contrômer la sortie des dictatures au Portugal et en Espagne. La célébration de Mai hésitait alors entre l’adieu nostalgique aux années de jeunesse et l’âge de raison historienne.
En mai 1988, François Mitterrand venait tout juste de remporter sa seconde élection présidentielle. Le gouvernement Rocard mettait en œuvre son programme social-libéral. Devenue « génération-mitterrand », la classe 68 auto-célébrait sa propre réussite sociale et sa conversion au sens du réel.
En mai 1998, le mur de Berlin avait été renversé. L’Union soviétique n’existait plus. La page du « court vingtième siècle » était tournée. Resté de l’autre côté du mur, 68 semblait avoir basculé dans la préhistoire. N’en subsistait qu’une traîne de « réformes sociétales » mises en œuvre presque partout en Europe, sans qu’il fût besoin pour cela d’une grève générale et de barricades.
2008, ce serait donc la liquidation générale promise par Sarkozy, le temps venu de la repentance et de la pénitence. Dans son encyclique Foi et Raison de juillet 2007, Benoît XVI a donné le ton, qualifiant mai 68 de période de crise de la culture occidentale » et appelant à censurer « le relativisme intellectuel et moral de 68 ». Le discours de Sarkozy à Bercy fait directement écho à ce prêche papal d’une nouvelle croisade civilisationnelle.

Nous reprenons dans ce livre, sans les modifier ni les commenter (bien que la tentation fût parfois grande de les enrichir de faits et de propos actuels,) des textes écrits à l’occasion des trois derniers anniversaires. Nous nous sommes contentés d’en rétablir la version intégrale quand ils avaient dû être réduits pour publication sous forme de tribunes de presse. L’ensemble nous a paru éclairant. Il souligne ce qui, aujourd’hui encore, fait la force symbolique de 1968 comme événement global. À double titre.
Ce fut, d’une part, un événement indissociablement national et international. Derrière le Mai français se profilent la guerre d’Indochine, le printemps tchécoslovaque, l’essor du mouvement national palestinien après la guerre des Six jours, la rébellion des étudiants polonais, un soulèvement quasi planétaire de la jeunesse. En février 68, nous étions une poignée, sur l’esplanade des Invalides, à crier  : « Libérez Modzelewski et Kuron  ! ». Quelques semaines plus tard, nous étions des dizaines de milliers à scander « Rome, Berlin, Varsovie, Paris  ! » pour célébrer la convergence des révoltes contre l’exploitation capitaliste, contre l’oppression coloniale, contre le despotisme bureaucratique.
Ce fut, d’autre part, un événement indissociablement social et culturel. Une grève générale sans précédent, évaluée en France à 150 millions de jours de grève ( à comparer avec les 37 millions pour le mai rampant italien de 1969, et les 14 millions des grandes grèves britanniques de 1974). Mais aussi une effervescence cinématographique et musicale (Street Fighting Man des Stones, I’m Black and I’m proud de James Brown, le détournement de l’hymne américain par Jimi Hendrix…). Et encore la critique de la vie quotidienne, de la société de consommation, qui préfiguraient les mouvements sociaux des années 70.

Editeur : Éditions Lignes
Prix : 12,00 € (disponible)
Format : 11 x 18 cm
Nombre de pages : 192 pages
Date de parution : 23 mai 2008
ISBN : 978-2-35526-015-5
EAN : 9782355260155