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Mon ami Jean-Paul Dollé

Paul Virilio, "Mon ami Jean-Paul Dollé", texte d’hommage paru dans Libération, le 14 février 2011.

Mon ami Jean-Paul Dollé…

Inhabituel ou inhabitable (?), dans son ultime ouvrage paru il y a juste un an (1), Jean-Paul Dollé indiquait déjà clairement la voie de garage de l’histoire « postmoderne », mais aussi semble-t-il sa disparition prochaine : celle de l’ETRE AU MONDE du grand vivant qu’il était ; gros cœur et bel appétit de vivre qui contrastait si fort avec le principe de précaution des philosophes de carrière qui s’affichent tous les jours, à l’avant-scène du spectacle du moment.

J’ai aimé l’ami Dollé pour sa belle nature et son « esprit d’enfance » (dixit Bernanos) qui le rendait si souvent solidaire de ceux qui s’indignaient ici ou là. Solidaire et pourtant si solitaire devant la mascarade habituelle des cuistres qui donnent encore des leçons de sagesse aux anciens de « la pensée de 68 », du haut de leur magistrature médiatique, lui qui n’avait nullement songé à faire carrière, même pas dans l’enseignement, alors qu’il était un si grand professeur.

ETRE AU MONDE, l’habiter pleinement, en attendant le plus tard possible, le passage vers l’inhabitable de l’ETRE POUR LA MORT d’une « philosophie » germanique dont Hannah Arendt devait nous délivrer, Dieu merci !

Après Baudrillard, Deleuze, Duvignaud, c’est maintenant Dollé qui s’efface dans une sorte d’Abécédaire où Guattari avait donné le signal, sans oublier le G2, André Gorz, l’adepte d’une écologie véritable et qui n’avait rien de commun avec l’actuel ministre du même nom.

Habiter l’inhabituel, en attendant un peu, l’inhabitable séjour d’une espérance contre toute espérance, l’éthique d’une disparition CINEMATIQUE, que les « postmodernes » ont perdu de vue, dévots qu’ils sont d’un « fixisme » qui masque pour eux le MONOATHEISME de l’interdit de penser « l’outre-vie », l’au-delà du nihilisme.

Avec Jean-Paul Dollé comme avec Jean-François Lyotard, fervents comme Arendt du Grand Augustin, on pouvait dépasser les conformismes philosophiques du moment présent, et ceci, malgré cette « société du risque majeur » où la Précaution fait de nous tous « des Précieuses ridicules », la soi-disant « Liberté d’expression » publique s’installant toujours au détriment d’une « liberté d’interprétation » privée qui est pourtant son indispensable équivalent !

Ecoutons ici Jean-Paul : « Avec la fin de l’Ancien Régime, l’éternité s’en est allée. Ce n’est pas simplement une forme de gouvernement, un ordre social qui ont été détruits, c’est aussi et surtout un "Régime du Temps" qui a été aboli : celui où précisément Temps et Eternité s’interpénétraient, où l’une donnait sens à l’autre. » (l’Inhabitable Capital, page 81).

Urbaniste parce que philosophe, Jean-Paul Dollé parle ici d’un monde OMNIPOLITAIN, où « l’outre-ville » du Capital, la capitale inhabitable de « l’outre-vie », celle d’une survie précaire à durée indéterminée (comme les contrats CDI) où la sédentarité n’est plus celle de l’ETRE ENSEMBLE ici et maintenant, mais nulle part et à jamais étranger et voyageur…

Capitale de la Douleur, de l’attente du grand Passage que vient de franchir l’ami Jean-Paul, entouré de ses amis, tous ceux qui ne prennent pas le mur de Wall Street pour l’enceinte de la Cité de Dieu.

Le 6 février 2011.

(1) « L’Inhabitable Capital », Editions Lignes, 2010.

Mise à jour: mardi 15 février 2011