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Hold-up électoral à Athènes

« Parler d’élections libres est une duperie. La liberté n’est pas seulement une question de respect tatillon de procédures formelles, elle relève surtout du libre exercice du droit de vote. Or, le peuple grec avait subi avant les élections un matraquage médiatique impitoyable. » Par Vicky Skoumbi, rédactrice en chef de la revue grecque αληthεια et Dimitris Vergetis, psychanalyste, directeur de la revue.

Le 17 juin, le peuple grec s’est prononcé pour un gouvernement de coalition autour de la Nouvelle Démocratie, c’est du moins sous cet angle que l’énorme majorité des médias présentent les résultats électoraux en Grèce. Le verdict populaire aurait porté au pouvoir ce parti et son ex-adversaire, et actuel allié, le Pasok. « C’est la volonté exprimée du peuple grec que tout bon démocrate a le devoir de respecter », martèle-t-on de tous les côtés. S’agit-il pour autant d’une volonté librement exprimée ? Depuis plusieurs mois, et plus particulièrement depuis le 6 mai, les dirigeants européens s’acharnent à terroriser le peuple grec en brandissant la menace de l’exclusion de l’Eurozone et en lui promettant l’apocalypse, si jamais il osait confier l’avenir du pays à Syriza. Les Grecs ont été mis face à un choix forcé, à l’instar du dilemme biaisé « la bourse ou la vie ». Le couteau sous la gorge, ils se sont résignés à porter le parti de droite, la Nouvelle Démocratie, au pouvoir – avec moins de 30% de voix, une majorité toute relative. Mais, dans ces conditions, parler d’élections libres est une duperie. La liberté n’est pas seulement une question de respect tatillon de procédures formelles, elle relève surtout du libre exercice du droit de vote. Or, le peuple grec avait subi avant les élections un matraquage médiatique impitoyable, fait de déclarations allant de la menace sournoise à la consigne de vote. Dans le deuxième cas, l’exemple le plus flagrant est l’éditorial du Financial Times Deutschland, écrit en grec, qui exhortait les électeurs à ne pas voter pour « le démagogue » –Tsipras, pour ne pas le nommer– tout en les appelant explicitement à voter pour la Nouvelle Démocratie. Dans le premier cas, Hollande, dans le rôle du conseiller amical, prévenait les électeurs grecs que, pour leur propre bien, il ne fallait pas voter Syriza au risque de le payer très cher. De l’intimation à voter pour la droite ou à voter contre la gauche radicale, se répète, à quelques nuances près, le même motif : surtout ne pas voter Syriza ! Ainsi une opération internationale de dépossession du peuple grec de sa souveraineté se déployait à ciel ouvert, sans que la plupart de ceux qui jurent par la démocratie ne trouvent grand-chose à redire.

Cette campagne d’intimidation et de manipulation a en partie porté ses fruits : Syriza n’est pas arrivé en tête, et l’Europe, nous-dit-on, a échappé de justesse à la désagrégation qu’aurait inévitablement produite le rejet de la politique d’austérité. Oui, le peuple grec a voté la peur au ventre : 48% des électeurs se sont décidés en redoutant qu’une dénonciation du Mémorandum et des mesures d’austérité qui l’accompagnent, conduise au bannissement de la Grèce hors de l’Europe. La propagande orchestrée dans le pays et à l’étranger s’est avérée d’une efficacité redoutable.

Cependant, on aurait tort de croire que l’opération d’intimidation et de chantage s’est limitée à des ingérences étrangères. A l’intérieur même du pays, elle a pris l’allure d’une véritable campagne de terreur. Les médias de masse et le personnel politique d’ex-grands partis se sont livrés à une surenchère de diffamation de Syriza, versant dans le catastrophisme le plus délirant. Qui plus est, au sein de banques et de grandes entreprises, les employés ont été mis en demeure de faire le bon choix : en cas de victoire de Syriza, ils devraient s’attendre à des dépôts de bilan et à des licenciements massifs. Dans ces conditions, le fait que 27% des électeurs aient fait confiance à Syriza constitue un vrai acte de courage.

Quant aux dirigeants européens, ils pensaient être dans leur droit en imposant à un peuple européen des élections sans véritable choix. Mais dès lors que les élections se réduisent à une mascarade où les dés sont pipés, la démocratie s’en trouve fatalement frappée de discrédit. Il y a fort à parier que bientôt l’Aube Dorée, le parti néonazi, fera un score à deux chiffres. Car l’exaspération et l’impuissance face à ces ingérences indécentes, ainsi que la certitude d’avoir été dépossédé de la souveraineté tant populaire que nationale, alimentent un sentiment violement anti-européen qui fait le lit du parti néonazi. Une Europe construite comme un ensemble de mécanismes institutionnels destinés à servir les intérêts financiers et allant, pour ce faire, jusqu’à déposséder les peuples de leurs droits, est-t-elle encore compatible avec la démocratie ? En écartant les peuples européens de toute prise de décision importante, les dirigeants européens font le bonheur des partis nationalistes et de l’extrême droite. La prise en otage d’un peuple entier, pour lui extorquer un semblant d’assentiment à un processus de dévastation sociale, est-il le signe annonciateur d’un divorce définitif entre l’Europe et l’idéal démocratique ? L’UE, à la pointe de la campagne de désinformation et d’intimidation du peuple grec, a-t-elle dores et déjà signé le décret de mort de l’idée-même d’Europe démocratique ?

Vicky Skoumbi, rédactrice en chef de la revue grecque αληthεια
Dimitris Vergetis, psychanalyste, directeur de la revue αληthεια

Mise à jour: jeudi 21 juin 2012