rechercher

lettre d'information

couverture de CHRIS MARKER
128 pages - 21,00 €
Lignes-Vertigo

CHRIS MARKER

Revue Vertigo n°46

À l’occasion de la rétrospective Chris Marker organisée aux Cinémas du centre Pompidou, dans le cadre du Festival d’Automne à Paris (octobre-décembre 2013), Vertigo consacre un numéro spécial au cinéaste et documentariste disparu en 2012.

« Quel que soit l’intérêt particulier du film, de la photo, ou du tableau, le truc véritablement passionnant, le phénomène, c’est la totalité de ces expressions, leurs correspondances évidentes et secrètes, leurs interdépendances, leurs rimes. Ce qui fait que ce peintre ne devient pas photographe, puis cinéaste, mais part d’une seule et unique préoccupation – percevoir et transmettre – pour la moduler dans tous les états possibles de la représentation. Comme s’il émettait un faisceau particulièrement intense, dont les écrans de matières et de formes diverses nous décrivent, en s’interposant, le chiffre. »

Ces mots de Chris Marker, à propos du travail de William Klein, pourraient aussi bien s’appliquer à sa propre création, tant ils pointent à la fois la polymorphie et l’unité secrète qui la caractérisent, la façon dont elle s’est déployée à travers une multiplicité de gestes, de formes et de démarches (de l’écriture aux films, du cinéma militant à la science-fiction, de la photo aux expérimentations vidéo et virtuelles), tout en se tramant à partir d’un même noeud de questions, de pensées, de motifs et d’obsessions.

La production artistique de Marker, qui s’étend bien au-delà des quelques films phares (Le Joli mai, La Jetée, Le Fond de l’air est rouge, Sans Soleil) à l’aune desquels on continue à l’évaluer aujourd’hui, se présente bel et bien comme une constellation ou une cosmogonie – avec ses parties, ses réseaux et ses zones, ses lois internes, faites de correspondances et d’interdépendances – se livrant à nous sous les dehors d’un vaste ensemble protéiforme, dont la cohésion interne s’éclaire à mesure qu’on en parcourt les différents versants.

En donnant à découvrir l’intégralité de ses films et ceux auxquels il a collaboré, une large part de ses écrits, certaines de ses installations vidéo et créations multimédia, la manifestation que le Centre Pompidou consacrera à Chris Marker (intitulée « Planète Marker ») d’octobre à décembre prochains, offre ainsi à la revue l’occasion de se faire l’écho d’une oeuvre qui demande à être encore largement explorée.

Si on ne peut embrasser en quelques traits la cosmogonie Marker, on peut tenter néanmoins d’en saisir la nature étonnamment composite. Il suffit pour cela d’évoquer la manière dont ne cesse de cohabiter chez lui l’approche documentaire – largement exploitée avec les films engagés sur les terrains des luttes et révolutions des décennies 60 et 70 (Cuba Si, À bientôt j’espère, la série de contre-information On vous parle de, l’aventure des groupes Medvedkine…) et la place centrale accordée à l’imaginaire, la rêverie, le récit épistolaire, la science-fiction (La Jetée, Sans Soleil, Level Five, 2084) ; la réflexion récurrente menée sur le pouvoir ambivalent des images (comme traces de mémoire collective et instruments idéologiques), dont Le Tombeau d’Alexandre constitue l’un des sommets, et des liens d’étroite affinité avec la forme littéraire, l’écriture, le livre (des textes publiés dans la revue Esprit à son essai sur Giraudoux puis celui publié en 1982, Le Dépays, en passant par son art du commentaire et la collection « Petite Planète » dirigée au Seuil dans les années cinquante) ; un intérêt porté aux expériences collectives (la création de la coopérative SLON en 1967, le film collectif Loin du Vietnam dont Marker fut l’instigateur, ses diverses collaborations aux productions militantes de l’époque) et le souci constant d’agir en électron libre, de se tenir en retrait de la scène médiatique ; un goût prononcé du voyage, le constant désir d’aller voir sur place, d’éprouver in situ la teneur des événements, et une pratique virtuose du montage dont témoignent, sous des modes divers, chacun de ses films ; un très net penchant pour les ordinateurs, le traitement synthétique des images, les espaces virtuels, le web, aussi bien que pour les cultures animistes, les rites ancestraux, les mythologies – double inclination qui explique son rapport passionné au Japon.

Diversité des pratiques, des gestes, des registres de représentation, des terrains d’investigation, qui pourrait inciter un observateur lointain à qualifier une telle oeuvre d’éclectique, si elle n’était constamment soutenue par la présence récurrente des mêmes tropismes et motifs, parmi lesquels figure en première place le questionnement sur le temps. De l’exploration du mystère et des vertiges du temps non-chronologique (que cristallise la passion fétichiste de Marker pour le Vertigo d’Hitchcock, elle-même à l’origine de La Jetée, et dont on trouve de multiples échos au fil de ses créations) à la réflexion menée sur la production des mémoires collectives, des récits s’attachant au télescopage des temps passés et futurs à l’exhumation des fantômes de l’histoire, l’interrogation sur le temps – à la fois intime, historique, mythologique et phénoménologique – reste sans nul doute l’un des chiffres essentiels à partir duquel s’est tissée l’oeuvre de Marker, l’un des noeuds qui en assure la cohérence intérieure.

On s’attachera ainsi, au fil de ce numéro, à restituer la complexité et la richesse, l’étendue et les faces multiples de la cosmogonie Marker pour tenter d’en faire saillir les lignes de forces, les pensées, visions et intuitions qui l’irriguent.

S’il s’agira de rester attentif au subtil système de correspondances, de rimes et d’échos que Marker n’a pas cessé d’entretenir de film en livres, d’installations en productions photographiques, on ne s’interdira pas pour autant de rendre compte d’un cheminement chronologique, propre à marquer les étapes et tournants qui en configurent l’évolution – de l’année 1962, considérée par Marker lui-même comme une forme de « renaissance », à la dernière période des expérimentations et créations multimédia, en passant par celle, centrale, du cinéma militant.

Nous tenterons, enfin, prenant acte de l’influence qu’a exercé et exerce encore l’oeuvre de Marker sur l’imaginaire artistique contemporain, de l’inscrire dans le mouvement d’un devenir, en dédiant les dernières pages du numéro aux productions de quelques cinéastes, vidéastes et/ou musiciens dont le travail se trouve, d’une manière ou d’une autre, informé par l’univers markerien.

Editeur : Lignes-Vertigo
Prix : 21,00 € (réimpression)
Nombre de pages : 128 pages
Date de parution : 22 octobre 2013
ISBN : 978-2-35526-125-1
EAN : 9782355261251