Le réalisme, ce n’est pas comment sont les choses vraies, mais comment sont vraiment les choses *
Des Fioretti de Rossellini au prince Mychkine interprété par Godard dans Soigne ta droite, du Perceval de Rohmer au personnage de Wanda (dans le film éponyme de Barbara Loden), de l’inspecteur Clouseau à mister Chance (l’un et l’autre incarnés par Peter Sellers), de Harpo au Blake imaginé par Gus Van Sant, on pourrait énumérer à loisir les créatures et personnages idiots auxquels le cinéma a offert les ressources de ses puissances – de figuration, d’incarnation –, ses vitesses et lenteurs, ses inventions et expérimentations. Homme sans qualités, qui se tient hors du savoir (conceptuel, culturel, social), incompétent, inadapté, en proie à la stupeur, au bégaiement, au mutisme, l’idiot témoigne encore d’une autre impossibilité : continuellement engendré par sa propre manière, il ne sait être autre que lui-même. Mais il est aussi celui qui, en vertu de ses défaillances mêmes, accède à une intensité de perception, de sentir et de penser qui excède l’expérience commune. Mode-limite d’expérimentation du monde, l’idiotie implique la tenue de positions extrêmes, alliant à une indéfectible résistance (aux choses telles qu’elles sont) une réceptivité inouïe (aux splendeurs ou horreurs qui s’y trament), au non-savoir le regard du voyant, à la plus grande humilité une singularité scandaleuse, au feu de l’exaltation l’effacement de celui qui ne veut rien.
Les relations qu’entretient le cinéma à l’idiotie ne s’arrêtent cependant pas à la seule incarnation de manières d’exister, de penser, de dire et de sentir idiotes.
Comme le rappelle Jean-Michel Durafour dans le texte qui ouvre ce numéro, si tous les arts ont intimement affaire avec l’idiotie, le cinéma est peut-être le plus idiot d’entre eux, lui qui ne saurait avoir lieu sans recourir à une machine idiote, une mécanique qui n’a a priori d’autre pouvoir que d’enregistrer, de reproduire ce qui est là. Autrement dit : d’enregistrer ce que Clément Rosset, en se rapportant à l’étymologie du mot (idios : ce qui est propre, mais aussi simple, unique), définit sous l’expression d’« idiotie du réel » (Clément Rosset, Le Réel. Traité de l’idiotie, Éditions de Minuit, Paris, 1997-2004) ; notion par laquelle il désigne cette propriété inhérente à toute réalité d’être chaque fois livrée sans recours à son être-ainsi, à un tel quel auquel elle ne peut échapper – et dont Malcom Lowry, dans Au-dessous du volcan, livrait génialement la formule en écrivant à propos de la démarche du consul qu’elle s’opérait « anyhow, somehow » : de toute façon, d’une certaine façon.
Se pencher sur la manière dont le cinéma appréhende l’idiotie du réel pour en faire la matière d’un récit, l’envisager comme un événement valant pour lui-même, sur lequel viennent buter les personnages ou avec lequel ils font mystérieusement corps, telle est également l’intention qui a soutenu l’élaboration de ce numéro.
Il nous importait, enfin, d’accorder ici une place particulière au cinéma de Jean-Luc Godard : si l’idiot y apparaît comme une figure centrale et récurrente, que le cinéaste n’a pas manqué d’incarner lui-même (du Pluggy de King Lear au prince Mychkine de Soigne ta droite, en passant par l’oncle Jean de Prénom Carmen et le Vladimir de Vladimir et Rosa), l’idiotie est aussi chez lui affaire de praxis : pas de gai savoir sans un retour au point zéro (du sens et du réel), pas de déconstruction critique qui vaille sans dynamite et explosion burlesques, pas de démontage des discours, des slogans, des signifiants, des enchaînements – d’images et de sons –, sans une pratique du bégaiement, du questionnement littéral, sans que s’exerce un point de vue proprement déplacé, décalé, délibérément inadapté – idiot.
F.D. et C.E.
* Phrase de Bertold Brecht citée par Jean-Luc Godard au début du scénario des Carabiniers (1962).




